Thierry Durand Maître d’hôtels

BERKENBAUM,PHILIPPE

Samedi 17 juillet 2010

Talent

C’est un endroit de conte de fées. Une princesse y a vécu dans l’entre-deux guerres : Clémentine, la fille cadette de Leopold II. Epouse du prince Victor Napoléon, le chef de la maison impériale française. Peu après leur mariage en 1913, le couple s’offre une superbe propriété dans le Condroz, au sud de Namur. Le domaine de Ronchinne. Un magnifique château bâti sur trois étages en grès du pays et surmonté d’une tour carrée, posé dans un écrin boisé de 42 ha. Un notaire le fit bâtir vers 1890. Redessiné par le célèbre architecte de jardin Jules Buyssens, le domaine devient l’un des plus beaux de son temps. Un lieu enchanteur dédié à la promenade et à l’inspiration. Celles des postiers, surtout. Parce qu’après la mort du descendant de Bonaparte, le domaine atterrit en 1957 dans l’escarcelle du Fonds spécial d’assistance aux postiers. Pendant un demi-siècle, nos PTT l’ont exploité comme centre de vacances. Plutôt cosy. Tellement qu’en ces temps de disette, la Poste a dû se résoudre à le vendre. Ce fut la chance de Thierry Durand – et de ses associés. L’homme qui, depuis deux ans, est devenu le seigneur des lieux, qu’il a transformés en hôtel-restaurant. De très grand charme. À 46 ans, ce Français d’origine et Belge d’adoption a concrétisé son rêve : diriger son hôtel. Il n’en est pas tout-à-fait propriétaire, mais actionnaire, avec d’autres, de la société qui l’a racheté en 2007 à l’entreprise publique. Le bâti en a gardé le nom : c’est devenu le Château de la Poste, au cœur du domaine de Ronchinne. Thierry Durand y mène le bal. « La Poste l’avait géré en bon père de famille. Seule la déco était de mauvais goût. Notre chance est qu’il possédait toute l’infrastructure horeca : chambres, cuisines aux normes… Il ressemblait déjà à un hôtel ». Son conte de fées à lui commence en 1988, lorsqu’il est admis par la doyenne des écoles de management hotelier de réputation mondiale : celle de Lausanne, en Suisse. À l’époque, on n’y entrait pas sur concours mais par opiniâtreté. « On était admis par sélection, sur dossier. Il fallait être patient et passionné. C’était mon cas. Depuis l’adolescence, je consacrais une bonne partie de mes vacances à cumuler les stages et les petits boulots dans le métier ». Pourquoi Lausanne ? « Parce qu’elle accorde une grande importance à la pratique. Le cursus de 4 ans prévoit 3 stages ouvriers de 6 mois en cuisine, au service et dans l’administration. Je donnerai toujours la préférence à l’expérience pratique plutôt qu’au bagage théorique ». Diplôme en poche, Thierry Durand n’oublie pas son rêve : créer sa propre affaire. Mais il se fixe d’abord un autre objectif : devenir directeur général dans l’hotellerie. « Avant de me lancer seul, je devais acquérir une expérience commerciale ». Direction : l’hotellerie de luxe, au sein du groupe Trusthouse Forte, dans le marketing et la vente. Puis avec RF Hotels, créé par le fils Forte, qui possède notamment l’Amigo à Bruxelles. Attaché commercial au sein du bureau de vente français. « Mon job consistait à faire connaître la chaîne aux entreprises et aux agences ». Il fait de l’assez bon boulot pour susciter l’intérêt des chasseurs de têtes. Qui l’attirent chez Hyatt où il finit directeur marketing du Hyatt Regency de Casablanca. C’est là que Warwick lui propose la direction marketing du Royal Windsor. À Bruxelles. « Je suis venu pour trois ans. Je ne comptais pas rester plus longtemps, j’avais pris goût à l’expatriation ». C’était il y a douze ans. Thierry est toujours là. Entretemps, il a rencontré celle qui deviendra sa (seconde) femme. Et un pays : « J’aime son cosmopolitisme et sa culture du compromis. On finit toujours par trouver des solutions pour éviter le conflit. Et les Belges sont conviviaux et bons vivants ». ça tombe bien : lui aussi.

Deux passions : la cuisine et le vin

À peine promu responsable des hôtels européens par Warwick, Hilton lui confie sa marque de luxe Conrad. Vice-président des ventes et de la distribution, basé à Bruxelles. Arrive le 11 septembre 2001. « Une période très difficile pour ce secteur. On apprend à être créatif, à bouger vite. À aller à l’essentiel en suivant ses choix stratégiques ». Précisément. Ses choix stratégiques personnels, Thierry Durand ne les a jamais oubliés. Emporté par sa carrière internationale, il les a seulement rangés au fond d’un tiroir. Le sort va le pousser à les ressortir. Le mauvais sort. Quand Hilton se sépare de Conrad, l’acquéreur rapatrie la direction aux Etats-Unis et ferme Bruxelles. Exit Thierry Durand. « Je me suis retrouvé éjecté du lit de la rivière qui me portait depuis des années. Cela n’a pas été agréable. Mais mon rêve était toujours là et j’avais reçu un beau chèque. J’ai commencé à chercher un hôtel pour investir ». Mais il ne trouve rien. « Alors j’ai rebondi sur mes deux passions d’épicurien : la cuisine et le vin ». Il crée The Wine Agency, qui organise pour les entreprises des événements de communication, de marketing ou de team building autour du vin et de la gastronomie. « Je ne sais plus qui a dit que le vin est le plus court chemin entre deux hommes ». L’entreprise démarre bien. Jusqu’à ce qu’un vieil ami l’appelle pour lui montrer le domaine qu’il vient d’acquérir avec d’autres : Ronchinne. Coup de foudre immédiat. Le sort, encore : le décès tragique d’un des associés offre à Thierry Durand l’opportunité d’investir. Il n’hésite pas. Début 2008, il prend les rênes du projet. L’objectif lui ressemble. « Nous voulions créer un endroit où il fait bon vivre, bien boire et bien manger. Un hôtel convivial où le design a sa place mais sans excès ». Un endroit qui « offre une alternative aux stations branchées de la côte sur la route des Ardennes ». Dans un décor « où les gens peuvent se reconnecter, avec eux-mêmes et avec la nature ». Si le site ressemble au paradis, il faudra un peu de temps pour savoir s’il est béni des dieux du business. En attendant, le rêve a parfois des allures sinon de cauchemar, du moins de casse-tête. Le plus difficile ? Trouver le bon personnel. « Malgré la présence à Namur d’une école hotelière qui se présente comme l’une des meilleures, trouver du personnel qualifié est une gageure. Elle n’a même pas un réseau de placement pour ses anciens. Et il est dommage que dans un pays trilingue, elle ne forme pas des polyglottes ». Avec plus de la moitié de sa clientèle néerlandophone et une partie anglophone, Thierry rame pour dénicher des employés qui parlent autre chose que le français. Mais le pire pour un passionné comme lui, c’est le manque d’enthousiasme des jeunes recrues. « Beaucoup viennent à l’horeca par défaut, pas par passion. Ils ne sont pas motivés, n’ont pas le goût du travail bien fait. Le turn over est important. Difficile d’instaurer une dynamique positive. La première année, j’ai éprouvé de grands moments de solitude ». Heureusement, ça évolue. Le Château devient connu et attire de plus grands formats. Et Thierry Durand peut commencer à redresser la tête de son guidon. Pour penser à la suite ?